Après des mois de silence, je m’adresse à vous pour vous faire une mise à jour du processus de la relocalisation et de la renaissance de notre musée. Ce chantier est bien plus qu’un déménagement. C’est un processus de transformation profonde, un moment charnière dans notre histoire institutionnelle, et je souhaite vous y associer pleinement, vous qui croyez en ce que nous portons, vous qui faites partie de cette aventure.
Avant de parler de murs, de plans et de dates, il me semblait essentiel de revenir à ce qui nous porte. Relocaliser un musée, ce n’est pas seulement déplacer des objets : c’est réaffirmer un sens, une vision, une manière d’être au monde.
L’Afromusée repose sur quatre piliers que je veux rappeler ici avec force.
L’ouverture, d’abord. L’ouverture à l’autre, à la différence, aux récits multiples. L’ouverture comme refus des frontières mentales et symboliques qui ont si longtemps enfermé les histoires afrodescendantes dans les marges.
La joie, ensuite. La joie comme force politique. Comme manière de résister à l’effacement. Comme manière de dire : nous sommes vivants, créatifs, lumineux. Dans nos soirées de transmission orale, dans nos résidences d’artistes, dans nos programmes jeunesse, c’est cette joie que nous cultivons — indomptable, irréductible.
Le collectif, aussi. Ce musée n’existe que parce qu’il est porté par une communauté. Il se construit à plusieurs voix, à plusieurs mains, à plusieurs mémoires. Il est la somme de tous ceux qui l’ont rêvé, soutenu, habité : amis, donateurs, bénévoles, artistes, familles, visiteurs.
L’humanisme, enfin. Un humanisme enraciné dans la dignité. Un humanisme qui reconnaît la valeur de chaque personne et qui refuse la hiérarchie des cultures et des histoires.
Une muséologie marronne : briser le pacte colonial
Le concept qui guide notre pratique porte un nom : la muséologie marronne. Inspirée de l’histoire du marronnage — cette pratique ancestrale de résistance et de liberté —, notre approche refuse l’assignation. Elle refuse d’être racontée par d’autres. Elle invente ses propres cadres, ses propres espaces, ses propres méthodes. Le musée occidental classique a longtemps extrait, classé, figé. Nous faisons l’inverse. Nos expositions ne cherchent pas à prouver l’existence d’une culture ; elles cherchent à la relier, à la rallier, à la réparer. Nous affirmons un récit vivant, décomplexe, assumé — où les Afrodescendants ne sont plus des objets d’étude, mais des sujets vivants de savoir.
Un musée né d’une conviction
Depuis plus de dix ans, l’Afromusée avance avec une conviction simple mais radicale : un musée n’est véritablement un musée que lorsqu’il est habité par les gens. Par leurs récits, leurs gestes, leurs luttes, leurs rêves. Ce musée n’est pas né d’une collection héritée ni d’un mandat institutionnel imposé de l’extérieur. Il est né d’un besoin vital exprimé par les communautés afrodescendantes du Québec et du Canada — celui de disposer d’un espace où leurs mémoires puissent circuler librement, sans permission, sans justification, sans filtre. Dans un monde où les récits dominants ont longtemps parlé à notre place, l’Afromusée est né comme un espace de reprise. Reprise de la parole. Reprise de la narration. Reprise de la maîtrise de nos propres archives.
Un patrimoine remarquable et vivant
Au fil de ces années, l’Afromusée a constitué un patrimoine remarquable. Nos collections rassemblent des objets, des œuvres et des documents qui ne sont pas de simples pièces d’exposition : ce sont des alliés mémoriels. Ils parlent, chantent, contestent et résistent. Chaque pièce porte en elle une histoire que le récit dominant a trop souvent effacée. Nos archives, construites avec les communautés, les familles, les artistes et les chercheurs, constituent une ressource unique au Canada. Elles documentent dix années de collecte, de récits oraux, de traces visuelles et sonores qui témoignent de la présence, de la résistance et de la créativité des Afrodescendants sur ce continent. À travers nos Collections citoyennes, nous travaillons avec les jeunes et les familles pour revisiter des figures noires oubliées de l’histoire canadienne, produisant ainsi une archive affective : faite d’émotions, de douleurs, de fiertés et de récits de dignité. Cette richesse accumulée, nous ne la conservons pas pour la figer. Nous l’activons. Nous la transformons en force d’avenir.
Regards Croisés et nos programmes éducatifs
Parmi les projets qui incarnent le mieux cet esprit, Regards Croisés occupe une place toute particulière. Depuis 2022, ce programme d’échanges culturels relie artistes québécois et africains dans une diplomatie culturelle vivante et pédagogique. En 2024, une résidence de création à Abidjan, en Côte d’Ivoire. En 2025, l’accueil des artistes ivoiriens à Montréal. En 2026, une délégation de sept créateurs québécois partira pour Cotonou, au Bénin. Chaque édition produit des œuvres, des liens, des apprentissages durables.
Sur le plan éducatif, l’Afromusée porte depuis plusieurs années une mission essentielle : réintroduire les récits afrodescendants dans les imaginaires, dès le plus jeune âge. Nos programmes — Initiation aux cultures africaines, ABC de l’histoire des Noirs du Canada, Le conte qui me raconte — permettent aux jeunes de se dire, de se situer, de se reconnaître. Nos cercles de parole, ateliers intergénérationnels et formations pour enseignants créent des espaces où chacun peut apprendre et transmettre.
Un chantier humain avant tout
La renaissance du Musée AfroCanadien n’est pas seulement un projet architectural. C’est un projet humain. Un projet de mémoire et de dignité. Elle nous invite à repenser nos espaces, nos pratiques, nos alliances, nos responsabilités. Elle nous appelle à marcher ensemble, avec lucidité et espérance, vers un avenir où la mémoire devient force et où la culture devient un pont. Je vous remercie de faire partie de cette aventure. De croire en ce musée. De croire en ce que nous portons. De croire en ce que nous pouvons encore devenir. Je communiquerai régulièrement afin que chacun puisse suivre l’évolution du projet, comprendre nos choix, nos défis, nos avancées et écrire avec nous ce nouveau chapitre.
L’Afromusée, c’est nous. Et nous sommes en marche.
Mushagalusa Chigoho
Fondateur
Musée Afro-Canadien (Afromusée)
