Crédit photo : Brahim Benyoucef

Introduction : genèse d’une révolution

Le 22 février 2019 naissait la révolution pacifique et souriante d’un peuple déterminé à occuper la rue, pour réclamer dans la joie, la paix et la convivialité, le départ des bandes au pouvoir, la rupture totale avec un régime corrompu et la volonté indéfectible d’aller vers une Algérie libre, juste et démocratique.

Certes l’entêtement du pouvoir corrompu d’aller vers un 5e mandat fut le déclencheur par excellence, ou la goutte qui a débordé le vase. Il aurait fallu de quelques premières marches timides à Kherrata le 16 février, à Kenchela le 19 février et, à Jijel et à Bordj-Bou Arreridj, etc.[1], pour voir s’ouvrir le bal de la contestation et propager l’ère de la révolution.

Depuis, des messages anonymes se propageaient à travers les réseaux sociaux, pour mobiliser le peuple à sortir crier sa colère et scander haut et fort « Non au 5e mandat ».

La révolution a passé avec succès sa première épreuve, et sut déjouer les tentatives de récupération et de déstabilisation. Au départ, les appels concernaient deux manifestations, distantes de deux jours : une, devait avoir lieu le vendredi 22 février 2019, après la prière du vendredi, et l’autre, le dimanche 24 février à l’appel du mouvement Mouatana. Le peuple ayant en tête les souvenirs de la décennie noire et de la violence conséquente, affichait une certaine réticence et crainte de voir se répéter les mêmes slogans, les mêmes démarches de récupération et les mêmes scénarios d’affrontement. Surprise, les manifestants qui sortaient des mosquées, s’alignaient sur des slogans d’une autre nature et d’un autre esprit : « non au 5e mandat ». Les services de sécurité, différemment au reflexe habituel, n’ont affiché aucune résistance notoire à laisser libre cours à la manifestation, se contentant de quelques essais d’intimidation au début de la manifestation.

Tout le monde était étonné du niveau de maturité et de la nature pacifique de la manifestation, dont les succès lui ont valu la reconnaissance de tous et l’engagement de la population par centaines de milliers à travers toutes les régions du pays à partir du vendredi suivant le 1er mars. Le 8 mars, fut à la surprise de tous, la manifestation qui rallia toutes les franges de la société, et dont le nombre de manifestants à travers tout le pays se compte par millions.

Le 22 février fut le signal qui redonna confiance et assurance à tous, que quelque chose de profond a changé, et que cette fois-ci nous allions vivre une situation exceptionnelle. Depuis, le hirak, ou la révolution du sourire, ne cesse de se nourrir de la fierté de son succès, de son caractère pacifique (silmiya), joyeux et convivial. La révolution du sourire porte sa force en elle, une force qui se régénère, des succès successifs, du message clair et pertinent et de la détermination du peuple. Le vendredi devint vite le jour de la tradition révolutionnaire, au point où le verbe vendredire fit son introduction dans le jargon. La diaspora a vite répondu à l’appel et décida de sortir à tous les dimanches pour soutenir le peuple en Algérie. Paris, Londres, Bruxelles, Genève, Montréal, Francfort, etc. deviennent les villes relais pour livrer avec fierté leur festival révolutionnaire de dimanche, et on passa à la conjugaison de dimancherire, pour seconder le verbe vendredire.

En quoi cette révolution est unique ?

Crédit photo : Brahim Benyoucef

Si l’on doit répertorier le nombre d’impacts importants de cette révolution du sourire, on commence par les effets psychologiques. En effet, le peuple s’est affranchi de la pression de la peur. Le peuple algérien a repris sa confiance et son estime de soi, pour renouer avec soi et se réapproprier son sens de l’honneur. Il a rompu et à jamais avec le complexe de l’incapacité, et s’est affranchi de l’esprit du désespoir et de sa pression. Le peuple algérien réalise grâce à cette révolution un regain de confiance et de dignité. Le peuple algérien réussit l’épreuve de sa capacité de cohabiter et de s’unir dans la joie et pour la dignité.

La révolution du sourire incarne sa force, porte son succès en elle et régénère sa force d’un vendredi et d’un dimanche à un autre. Jour après jour, les rangs grandissent de milliers au début, à des centaines de milliers à la deuxième et aux millions de personnes à la troisième et suivantes.

Chaque vendredi se renouvelle le test et se confirme le succès. Elle est irréversible et ne fait qu’avancer sereinement et sûrement.

Elle a confirmé son caractère pacifique et joyeux qui lui a valu le mérite et l’admiration de tous, et du monde entier. C’est ce succès qui allait combler les Algériennes et les Algériens de fierté, pour rompre avec le complexe de l’incapacité « ma dir walou », et reprendre confiance en soi et son estime de soi.

Depuis, même les mœurs ont changé, les Algériens innovent dans le bon et le beau. Partage de nourriture devient le visage généreux que l’Algérien veut propager avec la distribution de l’eau, des galettes, repas et roses. Les jeunes s’organisent en groupes de bénévoles pour nettoyer les lieux après les manifestations. Les jeunes innovent à chaque semaine dans le bon et le beau. Des bénévoles s’organisent pour secourir, d’autres, pour s’interposer entre policiers et manifestants, afin d’éviter les affrontements et préserver la silmiya du hirak. D’autres font usage de leur talon d’orateurs dans les speakers corners, d’autres s’expriment par le théâtre sur les paliers des monuments de la ville, (à la Grande Poste et sur le palier du théâtre national algérien TNA, etc.) d’autres laissent libre cours à leurs pinceaux et vont jusqu’à peindre et décorer les façades de rues. La fierté produit la motivation, qui à son tour génère le génie. Les manifestants puisent dans la tradition des stades et dans ses populaires répertoires, des chants au service de la révolution. La tradition des tifo bat son plein et les régions se livrent alors à toutes les semaines à une compétition de tifo pour nous livrer d’illustres beaux et géants tableaux.

Les jeunes décidés à préserver l’ambiance pacifique se mobilisent pour faire avorter l’affrontement, non seulement par la distribution des roses et de l’eau aux policiers, et en les applaudissant à la fin de la manifestation, mais aussi en scandant « khawa khawa » frères-frères, et en mettant en œuvre un dispositif pour prévenir les provocations. Ils se sont mobilisés avec force pour prévenir les provocations des baltadjis qui se sont éclipsés après deux tentatives avortées lors des premières marches.

Dès ses premières semaines, la révolution a su faire l’exercice de sa capacité à la vigilance, et sa capacité de déjouer les premiers essais de déstabilisation et de récupération : baltadji, groupes et appels douteux, divisions, etc. Depuis, son immunité se fait de plus en plus renforcer.

La révolution prend place en ville

Le temps et l’espace s’alignent au rythme de la révolution du sourire et de la paix, « bahja et silmiya ». Le vendredi devient le jour que les Algériens de tous bords, accueillent avec joie, pour tester encore leur capacité de manifester dans la paix et la joie et pour savourer ensemble et dans la joie, la fierté de voir renaître de nouveau, leur rêve de voir une Algérie libre, démocratique, juste et prospère. Le vendredi devient aussi l’espace où se conjuguent au pluriel toutes les expressions, plurielles en formes et en contenus. Vendredi devient vite le rendez-vous des Algériens pour chanter l’Algérie et rien que l’Algérie libre et démocratique. Et, il fut de même, les dimanches, pour la diaspora. La ville devient vite un géant forum où se croisent les rêves et les inquiétudes, et où se manifeste l’art de la révolution. La ville en Algérie se transforme le vendredi, comme le dimanche ailleurs, en une géante agora, à ciel ouvert, où l’expression de la liberté dans toutes ses formes prend place et résonne avec force.

À Montréal, comme ailleurs dans les principales capitales et villes du monde, la diaspora, connectée de cœur avec le pays, s’est précipitée à faire la démonstration de sa solidarité avec le peuple algérien debout dans la révolution de la dignité.

Déjà, lors du 4e mandat, un groupe de citoyen s’est mobilisé en 2014 devant les portes du consulat d’Algérie à Montréal[2], à la rue Saint Urbain, pour manifester le refus de voir le pourrissement politique et la corruption se reconduire. À l’époque, ils ne composaient qu’une ligne, car les effets de la terreur et de la corruption perpétrés par le régime pourri, et les effets du sentiment de désespoir étaient là pour empêcher toute mobilisation.

Le cauchemar de voir reconduire le régime pourri pour un 5e mandat faisait surface depuis la fin du mandat précédent. Le suspens qui avait régné depuis le mois de janvier 2019, à l’approche de la fin de ce maudit 4e mandat, allait finir par la confirmation du cauchemar, lors de la mobilisation des partis cachiristes et leurs adeptes, en faveur d’un 5e mandat[3], sous un président à moitié mort, depuis qu’il fut atteint d’un AVC en 2013[4]. La réponse ne tarda pas à venir, lorsque le Président mort vivant déclara en date du 10 février 2019, se porter candidat, par voie de lettre, rédigée par ceux qui gouvernaient depuis longtemps en son nom, soit son frère Saïd Bouteflika et ses coéquipiers, parmi ses serviteurs au pouvoir et son soutien parmi les partis politiques[5]. Depuis, la colère et le ras-le-bol des Algériens devaient se manifester, d’abord à travers des propos et gestes, timides certes, mais déterminés. Les actes de Kharrata, Khenchla, etc., en sont la démonstration parfaite.

À Montréal, le 13 février déjà, un citoyen avait affiché devant sa maison une banderole, avec l’écriteau : « Non au 5e mandat[6] »

Dès la semaine du 17 février quelques citoyens[7] prirent contact entre eux pour se concerter autour de l’organisation d’une manifestation dans les rues de Montréal, à l‘instar de ce qui se tramait au pays.

Ils purent obtenir l’autorisation de la police à organiser la 1ere manifestation le dimanche 24 février, qui leur désigna une portion vide et végétale, dégagée d’un ilot qui fait face au consulat d‘Algérie sur la rue Saint Urbain, à Montréal, avec la recommandation de ne pas déborder sur la rue, et ni sur le trottoir, croyant que la place désignée à cet endroit allait suffire au nombre de manifestants estimés par les organisateurs à 200 à peu prés.

Aux premières minutes de la manifestation prévue pour deux heures de 13h à 15h, l’espace débordait de manifestants dont le nombre avoisinait les 1500, ce qui suscita l’intervention de la police, et la mobilisation des organisateurs à faire éviter d’entraver le mouvement sur les trottoirs. La police dut dès les semaines suivantes élargir le périmètre.

Depuis, la communauté algérienne se donne rendez-vous à tous les dimanches à Montréal et ailleurs au Québec (Québec-ville, Sherbrooke et Ottawa, etc.), pour chanter la liberté et scander le départ du régime corrompu, avec le populaire slogan « Yatnahaw ga3 » « qu’ils partent tous ». 

Description des lieux

Crédit photo : Brahim Benyoucef

Dans la portion de la rue Saint Urbain à Montréal, délimitée par la rue Sherbrooke au sud et la rue Milton au nord, il n’y avait, pour servir à la manifestation, qu’une portion d’ilot vide et plantée, libérée par le retrait du bâtiment géant situé sur le côté ouest de la rue, surélevé par rapport au niveau de la rue, et qui fait face au consulat d’Algérie à Montréal.

Le nombre de manifestants, grandissant de semaine en semaine, a poussé la police à se réajuster et fermer le périmètre devant la circulation automobile, pour permettre aux manifestants de déborder sur la rue, toutefois en recommandant de libérer les trottoirs, ce à quoi veillaient les bénévoles.

Recherche de repères

Dès les premiers pas, les manifestants étaient à la recherche de repères pour s’approprier l’espace et projeter dans l’espace leur manifestation. L’Homme, de nature, a horreur du vide et de l’horizon sans fin, ni repères et ni limites.

La pérennité du podium

Très vite se fit sentir le besoin de créer une centralité pour polariser la foule et structurer l’espace de la manifestation. À défaut de repère visible, les organisateurs ont procédé par le son, en installant une sono dans le coin libre de l’ilot, surélevé et désigné pour la manifestation, pour diffuser les slogans et les discours par microphone. Ils furent quelques-uns à prendre la parole, mais petit et à petit et spontanément la parole était donnée tour à tour aux manifestants qui en voulaient, et tous venaient s’agglutiner autour de la sono et de ce groupe de parleurs, pour finir par la formation d’un pôle centralisateur. Au fur et à mesure, et d’un dimanche à l’autre, le comité de bénévoles s’organisait[8] et l’innovation dans les formes poursuivait son cours. Très vite le cœur de la manifestation s’est déplacé vers le podium, élu sur le palier d’escalier de l’immeuble géant surélevé voisin à la place initiale et qui abritait l’ancienne École des Beaux-Arts de Montréal. Rien ne pouvait remplacer l’effet du podium, l’effet d’un endroit surélevé à la devanture d’un géant immeuble pour placer le cœur de la manifestation, comme si même dans le choix de la configuration spatiale, le monde de Montréal voulait soutenir le peuple en Algérie dans le choix du podium élu à la Grande Poste. D’un dimanche à un autre le nombre grandit et l’innovation s’inspirait de ce qui se passe au pays : partage d’eau, de gâteaux et de nourriture, distribution de roses, slogans au rythme du pays, drapeaux côte à côte, selfies et photos. 

De la rue Saint urbain à la Place du Canada

Depuis le dimanche 24 février, la communauté se donnait rendez-vous au même endroit chaque dimanche[9]. Chaque semaine, de plus en plus les rangs grandissaient et la mobilisation se faisait croissante et le périmètre s’étirait. Au bout de dix semaines de manifestations à tous les dimanches, et vu l’augmentation du nombre et l’élargissement du périmètre, les voisins avaient exprimé leur lassitude, et la police suggéra le transfert de la manifestation à compter du dimanche 5 mai 2019 vers la place du Canada.

Description de la place

Crédit photo : Brahim Benyoucef

C’est une vaste place, créée en 1872 et aménagée à l’endroit d’un ancien cimetière catholique. La place mesure 14 000 m2, et elle est de forme rectangulaire, délimitée au nord par le boulevard René-Lévesque, au sud par la rue de la Gauchetière, à l’ouest par la rue Peel (route 112) et à l’est par la rue de la Cathédrale.

La place est ponctuée de trois monuments, et sur les bordures sont aménagés des bancs qui bordent des portions de pelouses. Elle abrite en plus d’accessoires de mobilier urbain, le monument de John A. Macdonald (juriste et homme d’État, l’un des pères fondateurs du Canada, élu Premier ministre en 1867/1878 et 1891), une stèle ou le Monument aux morts, en hommage aux combattants du Canada pour l’honneur et la paix, et le canon mitrailleur.

Prise de la place

Crédit photo : Brahim Benyoucef

Les manifestants allaient s’approprier la place, tous les dimanches de 13h à 15h pour manifester contre le régime corrompu en Algérie et pour chanter l’Algérie de demain, libre et démocratique. Dès le dimanche 5 mai, ils allaient investir les principaux repères, les éléments d’appel et la cour de la place, pour y installer des activités. Entre deux poteaux a été accroché un géant drapeau d’Algérie, pour signaler la manifestation. Le vaste espace de la place et ses accessoires et monuments ont laissé libre cours à l’imagination et l’innovation des organisateurs et de tous ceux qui voulaient donner forme à une expression particulière et installer une activité. En effet, la place convenait à la délimitation d’une portion en retrait pour installer une tribune d’orateurs, ou le speakers corner ponctuée par un drapeau algérien cloué au sol comme élément d’appel, pratique familière au Hyde Park à Londres, que les Algérois avaient emprunté et installé à proximité du tunnel de faculté et sur le podium du TNA. Au pied du monument de John A. Macdonald, situé au milieu du côté nord, a été installé un bureau, pour la simulation d’un vote en plein air, tel que vu à la Grande Poste d’Alger. Au pied du Monument aux morts a été installée une table à dessin, où les participants venaient participer à l’activité, « peint ta révolution ». Un autre coin a été désigné pour étaler sur le sol même, des livres d’Algérie, sur suggestion d’une participante, qui demanda la veille aux participants de se munir d’un livre d’Algérie, etc. Mais c’est surtout la prise de la place, qui reste le geste manifeste, par l’élection du monument central, le Monument aux morts, comme élément d’appel polarisant et centralisant, pour sa position centrale sur le côté est, qui allait servir de podium et de pôle central, où allaient se mettre les organisateurs, les orateurs et la sono, et où les participants allaient se diriger et se concentrer. La plupart brandissaient le drapeau national algérien, côte à côte avec l’étendard identitaire amazigh, considéré tabou, il y a peu e temps avant. Ce sont les couleurs d’Algérie qui inspirent la place, et aux rythmes d’Algérie, que la place vibre.

Crédit photo : Brahim Benyoucef

Au podium se relayaient tour à tour et d’une façon spontanée les orateurs et meneurs de slogans, munis de haut-parleurs, pour lancer chacun son slogan, souvent inspirés de ceux répétés au pays, ou de la tradition contestataire. Alors que d’autres déambulaient avec leurs pancartes porteuses de slogans. Le temps de la manifestation est ponctué par des chants patriotiques, amplifiés par la sono, tels que « Kasaman » « Min jibalina » « Min ajlika ya watani », à quoi s’ajoutent la fameuse chanson de soul King « la liberté » ou le chant populaire « Casa d’El Mouradia » que la foule répétait si fièrement. Depuis, et à tous les dimanches, la place du Canada prend les allures d’Algérie, et les Montréalais viennent découvrir l’Algérie et sa Révolution du sourire, et chanter l’Algérie libre et démocratique, dans ce forum à ciel ouvert.

Logique spatiale

À la rédaction de la première version de l’article, en date du 3 juin 2019, nous étions rendus à la 15e marche, et la Révolution poursuivait son cours, avec encore plus de détermination, et dans la joie, la paix et la convivialité.

Rendu à la 39e semaine, j’ai eu le privilège de vivre en direct le hirak original à Alger en date du vendredi 15 novembre 2019. Avec les yeux et réflexes d’urbaniste, j’ai eu à constater une fois de plus, comment l’espace était investi par les manifestants.

Ils arrivaient en contingents de toutes les directions. Ceux de l’Ouest, arrivaient de Bab-El-Oued et parcours, organisés en petits groupes, devancés chacun de sa ligne de front, composée de porteurs de drapeaux et de meneurs de slogans, tous empruntent la rue Assela Hussein, puis Boulevard Colonel Amirouche, pour aboutir au pied de la Grande Poste, tout en scandant « Casbah-Bab El Oued Imazighan ». Ceux de l’Est arrivaient d’El Harrach, nourris de foules, durant tout le parcours, pour aboutir à travers le côté est du même boulevard, au pied de la Grande Poste. À leur croisement, les deux groupes montent ensemble la rue tangente la Grande Poste vers le rue Pasteur, tournent à gauche par la Faculté Centrale, pour aboutir à la rue Didouche Mourad, où ils croisent ceux venus du côté Sud, des hauteurs d’Alger. Et, tous se mettent à déambuler devant la Grande Poste, qui s’imposait dès le début comme la Mecque du hirak. Une logique d’appropriation spatiale, qui répond aux mêmes exigences que recherche le manifestant : la centralité du lieu et la facilité du parcours, de quoi renforcer les conditions spatiales de son expression, et de quoi marquer symboliquement son espace. Depuis la tradition de l’agora antique, l’amphithéâtre romain et la rahba orientale, l’Homme ne cesse d’aspirer à réserver au cœur de la ville, une place pour les forums citoyens et les rencontres et manifestations publiques La ville, devait alors depuis, abriter des théâtres et places en plein air, pour répondre à son besoin de dédier la scène citoyenne aux manifestations publiques.

Le droit de manifester doit trouver une réponse spatiale par l’aménagement des places et des espaces forums, où les citoyens trouvent libre cours à leurs rassemblements, rencontres citoyennes et forums. La configuration de l’espace, la diversité du mobilier et sa disposition et la ponctuation de la place par des monuments et des repères d’appel, sont autant d’éléments qui rompent avec la monotonie des plans vides et dépourvus d’âme, et viennent stimuler l’acte d’appropriation.

Que l’urbaniste demeure attentif à l’instinct de l’Homme et son réflexe quant aux modes spontanés d’appropriation de l’espace.

Conclusion : déjà le premier anniversaire

Rendus aujourd’hui à la 52e, à la veille de la célébration du premier anniversaire du hirak, je voulais marquer l’évènement et le célébrer avec cette lecture spatiale, un peu spéciale dans son genre.

Depuis, le hirak a réalisé de nombreux objectifs. Et depuis, beaucoup d’événements eurent lieu. Et, malgré les nombreux obstacles que le hirak arrive tant bien que mal à contourner, il réussit à maintenir toujours sa flamme vive.

Il est confronté aujourd’hui à des défis, et doit réfléchir sur les façons d’innover, pour ne pas sombrer dans la lassitude, et pour pouvoir donner plus de force à son action. Des débats s’installent un peu partout, pour réfléchir sur les pistes d’actions et les perspectives.

Le grand défi du hirak est aussi, de passer de la logique de contestation, à celle de solution, sans pour cela sombrer sous une quelconque tentative de représentation ou de structuration, au risque de miner son unité et de l’exposer à la récupération. Le hirak ne peut être réduit par raccourci à un front partisan, et ne peut sceller son sort à une quelconque représentation.

Le hirak est appelé en même temps, à faire preuve de son génie, pour générer à partir de cette colère populaire, une jeune et vive énergie au service du changement, et en vue d’un projet de réforme globale.

Le hirak est, et doit demeurer un front inclusif de pression populaire, et une action de vigie portée par tout le peuple algérien, et où toutes les Algériennes et tous les Algériens peuvent s’y reconnaître. Tout le front populaire s’accorde à réclamer haut et fort le changement et la rupture avec le système de corruption et de mauvaise gouvernance, mais c’est au niveau de la démarche de changement que les opinions divergent. Toutes et tous ont droit à leurs opinions, et aucun exclusivisme, et ni aucun autoritarisme autoproclamé, ne doivent polluer le climat du hirak et entraver sa bonne marche. Le hirak doit veiller sur ce qui fait sa force et sa crédibilité : la silmiya -non-violence-, la vigilance, l’unité et la solidarité. Et, doit se nourrir d’une bonne vision et s’appliquer une démarche proactive, unificatrice et réaliste.

À voir aujourd’hui la résistance des ramifications mafieuses au pouvoir, et les obstacles qui se dressent devant les tentatives de réforme, il est plus que jamais légitime et vital que le hirak maintienne sa pression.

Dr Brahim Benyoucef

Professeur/expert consultant en urbanisme et en sciences sociales, Canada

 

[1] Mourad Slimani, « Les manifestations de rejet du 5e mandat se multiplient : Une précampagne sous tension » in El-Watan, mis en ligne le 20 février 2019, https://www.elwatan.com/a-la-une/les-manifestations-de-rejet-du-5e-mandat-se-multiplient-une-precampagne-sous-tension-20-02-2019

Hassan Saadoune, Chute de Bouteflika : tout a commencé à Kherrata un 16 février, in TSA, mis en ligne le 2 avril 2019, https://www.tsa-algerie.com/chute-de-bouteflika-tout-a-commence-a-kherrata-un-16-fevrier/

[2] Entretien avec Hamza Bendaoudi l’un des manifestants ayant participé aux premières manifestations à Montréal contre le 4e mandat de Bouteflika en date des 8, 15 et 22 mars 2014 à Montréal.

Voir aussi, Ansou Kinty, « Consulat d’Algérie à Montréal : les manifestants dénoncent le 4e mandat de Bouteflika », in Afrik Caraib Montréal Information.com, mis en ligne le 9 mars 2014, accessible au, http://www.afrikcaraibmontreal.com/consulat-dalgerie-a-montreal-les-manifestants-denoncent-le-4e-mandat-de-bouteflika/?fbclid=IwAR1TL2bQJ5d8khv-bX_ug4H1NImS

[3] Le 9 février 2019 eut lieu une grande rencontre des militants du FLN à la coupole d’Alger Mohamed Boudiaf, pour soutenir la candidature du Président Bouteflika pour un 5e mandat. Durant ce meeting, ils leur a été distribué un sandwich au cachir, ou le boudin à bœuf. Depuis, le cachir est perçu comme symbole de soumission.

Fayçal Mettaoui, « Un slogan, une explication : « le cachir » pour désigner les partisans de Bouteflika » in TSA https://www.tsa-algerie.com/chute-de-bouteflika-tout-a-commence-a-kherrata-un-16-fevrier/

[4] Hassane Zarrouky, « BOUTEFLIKA VICTIME D’UN AVC », in L’Humanité, mis en ligne le 29 avril 2013, https://www.humanite.fr/monde/bouteflika-victime-d-un-avc-529630

[5] La Presse, « Algérie: Bouteflika candidat à un 5e mandat », in LaPress.ca, mis en ligne le 10 février, 2019, https://www.lapresse.ca/international/afrique/201902/10/01-5214174-algerie-bouteflika-candidat-a-un-5e-mandat.php

[6] Il s’agit de Laid Ben Omar, un Algérien résidant à Montréal.

[7] Laid Ben Omar, Jihad Halimi et une représentante de Mouatana se sont mis d’accord pour la création de l’affiche et sa diffusion le 17 février par Mouatana Montréal et Bladna.net de Jihad Halimi, sous le slogan de l’évènement : libérons notre Algérie. Source : entretien avec Laid Ben Omar, l’un des premiers organisateurs.

[8] Dès le 8 mars, certains citoyens se sont réunis autour de l’idée de venir au soutien du mouvement. Ils procédèrent dès le 16 mars, par la création de la page FB Algérie Mon Amour-Canada, dédiée au réseau de bénévoles, qui allaient désormais s’engager dans l’organisation et l’encadrement des marches de dimanche. Pour sa couverture médiatique, le hirak à Montréal eut le soutien de quelques pages FB, telles que Le Québec.dz de Nasser Bensefia, Bladna.net de Jihad Halimi, Les Algériens de Montréal, de Wahid Megherbi, etc., et le soutien d’illustres photographes, blogueurs réputés, et journalistes, qui allaient supporter le mouvement par l’image et le son, et à travers les réseaux sociaux, dont : Nasser Bensefia, Farouk Rahem, Kamal Terraf, Lina Monita, Karim Ouadia, Imed Lakhdara, Abdelkader Kechad, Adel Toudert, Omar Abdelkhalek, Lamine Foura, Hsen Moussi, Krimou et Brahem Bouaou, Zinedine Chergui, Sameer Ben, Réda Benkoula, Wahid Megherbi, etc. (la liste n’est pas exhaustive mais à titre indicatif).

Chaque dimanche après la marche, à l’initiative de certains membres, dont : Karima Ainenas, Amel Bouazza, Saïd Kebir, Bachir Aboudi, Youcef Garni, Farid Salem, Rachid Tahmi, Amine Mennadi, Mohamed Belhadj, Mourad Haoues, etc., s’ouvre le forum citoyen de réflexion pour proposer et débattre des idées afin de donner forme au soutien, (la liste n’est pas exhaustive mais à titre indicatif).

D’autres forums furent aussi initiés, pour amorcer la réflexion sur le soutien du mouvement et sur l’Algérie de demain, tels que : le projet de l’Algérie nouvelle, initié par Ahmed Mahidjiba, et Café-causerie : élites algériennes, initié par Amine Hadj Ahmed, le forum initié par le groupe ibtykar/amaynut, etc. Les vendredi soir, le groupe de bénévoles tient un live FB pour information et concertation. Plus tard venaient s’ajouter d’autres initiatives : le forum Le Café Politique, l’émission Ras El Kheit, etc.

La Table fleurie, pâtisserie et salon de thé situé dans le Petit Maghreb à Montréal, eut le privilège d’accueillir de nombreuses rencontres dans le cadre du soutien.

[9] Depuis plusieurs semaines déjà, et suite à un vote sur le changement du lieu, dont les résultats ne font pas l’unanimité, la manifestation se déroule dans deux endroits, le samedi devant le consulat d’Algérie, rue Saint-urbain, de 13h à 15h, et le dimanche de 11h à 13h à la place du Canada.

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